Qu’entend-on aujourd’hui par crise de la masculinité ?
Quitterie Chadefaux : La crise de masculinité est un terme qu’on entend beaucoup en ce moment, car nous sommes en train de vivre ce qu’on appelle un backlash. En fait, les crises de masculinité viennent souvent en regard des avancées des droits des femmes. Quand il y a une avancée, il y a une espèce de retour de bâton plus traditionaliste dont le masculinisme fait partie. On craint pour la masculinité, dans le sens de masculinité traditionnelle. Actuellement, on vit une montée du masculinisme très forte notamment via les réseaux sociaux qui sont un outil très puissant pour répandre des idées.
Ces discours se diffusent principalement sur les réseaux sociaux ?
Q.C : Il y a effectivement une grosse présence sur les réseaux sociaux, c’est ce qu’on appelle la manosphère. Il y a plein de courants différents, mais ils portent tous le même message : un déséquilibre s’est créé dans la société, les féministes ont pris le pouvoir donc les hommes perdent quelque chose.
Il existe trois types de narratifs. Un récit de crise avec une victimisation masculine : les hommes sont menacés par le féminisme, ils sont accusés à tort. Le deuxième narratif tourne autour des speechs de motivation, de l’autodiscipline, de la réussite matérielle et financière. Les hommes n’ont pas d’émotions, ils sont là pour gérer, il faut de la discipline. Les clés d’entrée peuvent être des coachs sportifs ou de relation de vie. Le troisième type réunit tous ceux qui vont nier les concepts académiques liés au genre et essentialiser et différencier les hommes et les femmes dans son expression la plus extrême : les hommes doivent être puissants physiquement.
On va retrouver ces discours sur les réseaux sociaux avec le principe des algorithmes qui vont servir la radicalisation. On rentre par un petit conseil de couple et on finit jusqu’au courant black pill qui va jusqu’aux attentats féminicides. Il existe aussi des têtes de figure dans les milieux politiques, aux États-Unis, on le voit notamment dans les podcasts qui arrivent à influencer très fortement les prises de décisions politiques et donc globalement la société.
Influence de la pop culture
De quelle façon la culture populaire influence la construction de la masculinité ?
Q.C : La masculinité au sens de masculinité très traditionnelle se construit depuis qu’on est tout petit dans la pop culture, que ce soit dans nos références de cinéma, de dessins-animés... Les masculinistes viennent se réancrer sur ces références. Ils détournent aussi la pop culture. Par exemple les deux courants red pill et black pill sont liés au film Matrix. Ils prennent aussi des références comme Peaky Blinders, American Psycho, alors même que c’est une critique de la masculinité toxique. Ils se servent de ces références pour donner envie de ressembler à ces figures de proue. Elles vont nourrir l’imaginaire d’hommes en quête de réponses dans des situations de vulnérabilité bien souvent. C’est pour ça que l’adolescence est une cible privilégiée.
Leviers d'action
Quels sont les leviers d’action pour contrer ces discours ?
Q.C : Le premier point est de travailler sur la santé mentale des hommes. Car la matière des masculinistes est de chercher les vulnérabilités et de donner des réponses simples à des problèmes complexes. Il y a aussi un enjeu autour des modèles. Dans la pop culture notamment, il existe des hommes aujourd’hui qui parlent de ces questions de masculinité de façon extrêmement positive. Il y a aussi le rôle des pères et des hommes en général autour des enfants pour montrer qu’on a le droit d’avoir des émotions, d’être faible, de chercher des solutions et de se faire aider. C’est intéressant qu’il y ait des papas qui montrent qu’ils font des choses dites « pas masculines ».
Vous animez le podcast La chose étrange avec des adolescents. L’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle est aussi un élément important pour permettre de construire un modèle de masculinité plus égalitaire ?
Q.C : Complètement et c’est aussi pour ça que j’avais envie de le faire avec des adolescents. Je voulais ouvrir un espace de discussion très apaisé sur un sujet qui rend vulnérable : parler de ses émotions, des relations à un âge où on se pose plein de questions. C’est intéressant de voir ces jeunes s’interroger et réaliser que bien souvent quand ils sont sur des sujets émotionnels, ils vont plutôt poser des questions à leurs copines et pas à leurs copains, qu’entre garçons il y a des masques de performance qui se posent.
Des réseaux sociaux à la pop culture : crise de la masculinité, mythe ou réalité
Jeudi 5 mars 2025, à 17h45
I-Factory, 10 avenue Jean Capelle, 69100 Villeurbanne
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